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Culture
- Publié le 25 mars 2020

Rencontre avec Andrée Michaud, humaniste du polar

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Auteure de polar, québécoise, Andrée Michaud était attendue pour la prochaine édition de Quais du Polar. Elle ne viendra pas tout de suite à Lyon, ce qui n'empêche pas de la découvrir à travers cette interview à laquelle elle a très gentiment accepté de répondre, le 10 mars dernier.

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Auteure québécoise, Andrée Andrée Michaud s’inspire principalement des paysages de son coin de pays pour construire des romans ancrés dans la réalité québécoise et nord-américaine. Depuis une trentaine d’années, elle édifie une œuvre énigmatique et envoûtante, où dominent les atmosphères troubles, pour le plus grand plaisir des lecteurs avides de mystère. Bondrée, paru en 2015, a reçu de nombreuses récompenses, dont le prix des lecteurs Quais du Polar en 2017. Dans Tempêtes (2019), son roman le plus noir, des sorcières dansent aux fenêtres, des spectres émergent de partout et d’étranges hommes des neiges frappent à la porte en pleine tempête !

Comment vous définissez-vous en 3 mots ?

Disons que je me considère actuellement comme un « vieil arbre inquiet » : vieux, je n’ai pas à m’expliquer, ça vient avec mon âge, arbre parce que je me sens une parenté avec les arbres (qui ne m’accuseront heureusement pas d’appropriation culturelle) et que de très profondes racines m’attachent à ma région natale, et inquiet, parce que les arbres, par les temps qui courent, ont de nombreuses raisons de s’inquiéter.

Pouvez-vous nous raconter un souvenir d’enfance ?

Je dois avoir neuf ou dix ans et mon père, qui ne peut vivre sans aller marcher en forêt aussi souvent que son horaire chargé le lui permet, m’emmène visiter le camp d’un ami en plein cœur des bois, près d’un lac que surplombe une montagne. Pendant qu’il discute avec son ami à l’intérieur du camp, je me promène sur le bord du lac. Je suis seule avec le couple de huards qui avance lentement sur les eaux tranquilles et lance sa plainte contre les flancs de la montagne. Le sable est froid et j’y trace des lignes avec mes mains nues, enivrée par les odeurs d’automne et de bois pourri qui m’entourent. Je suis seule et voudrais que ce moment de bonheur, auquel rien n’a à être retranché ni ajouté, ne prenne jamais fin. Je le prolongerai donc, presque cinquante ans plus tard, en écrivant Bondrée. J’installerai quelques chalets autour du lac, je ferai courir des enfants sur la plage, et je me rappellerai que le chant des huards est, avec celui du vent dans les conifères, le plus beau chant du monde.

Quelles étapes ont joué un rôle essentiel dans votre carrière d’écrivain ?

Mon exploration du placard dans lequel ma mère rangeait les livres de mes sœurs aînées. Ce placard était pour moi un lieu magique, dans lequel je n’avais qu’à tendre le bras pour marcher sur les traces d’Oscar Wilde et de son Géant égoïste, pour prendre un Vol de nuit avec Saint-Exupéry ou pour suivre Sylvie, l’héroïne d’une série de romans pour jeunes filles, dans ses très sages aventures. J’ai passé des heures assise devant ce placard, dans la semi-pénombre du couloir menant à ma chambre, à feuilleter toutes ces pages qui ont ouvert mon esprit à l’immensité du monde.

Un autre événement essentiel a été, je crois, la découverte du journal intime d’une de mes sœurs, que j’ai lu en cachette et qui m’a donné, à moi aussi, le goût d’écrire. J’ai un peu honte, je l’avoue, d’avoir lu ce journal sans en avoir eu l’autorisation, mais juste un peu, car sans cette lecture, je n’aurais peut-être pas eu envie de prendre la plume à mon tour.

Et puis, un peu plus tard, il y a eu la lecture des Chants de Maldoror, de Lautréamont. Cette lecture a été pour moi un choc, parce que différente de tout ce que j’avais lu auparavant. Cette poésie refusant les règles habituelles me démontrait que la littérature pouvait s’aventurer sur territoires où peu osaient s’avancer et en tirer des images d’une beauté féroce.

Mais là, je me rends compte que je vous parle des étapes qui m’ont menée à l’écriture, et non de celles qui ont joué un rôle essentiel dans ma carrière. Pour répondre brièvement à cette question, je dirai que la publication de mon premier roman, La femme de Sath, m’a donné l’impulsion nécessaire pour persévérer dans ce métier qui n’est pas toujours facile. La réception de mon premier Prix du Gouverneur général du Canada pour Le ravissement a également été une étape déterminante dans ma carrière, puisque la reconnaissance que ce prix m’a apportée m’a également donné l’énergie dont j’avais besoin pour ne pas désespérer. Et puis, plus récemment, il y eu la publication de Bondrée en France, à laquelle a succédé la publication de quelques autres de mes romans. Sans la confiance que m’ont accordée les éditions Rivages, jamais je n’aurais rejoint le public français qui, dès le départ, m’a également accordé sa confiance et sa reconnaissance. La réception dont jouissent mes romans en France est probablement la meilleure chose qui me soit arrivée, sur le plan professionnel, depuis longtemps.

Quelle est votre actualité du moment ?

Comme bien d’autres gens, ce qui me préoccupe le plus, actuellement, est le sort fait aux forêts, aux océans, aux milieux humides et, conséquemment, aux espèces qui y vivent ou y survivent tant bien que mal. Je n’ai pas de solution à ce problème planétaire, mais j’essaie, quotidiennement, de poser des gestes, car je suis persuadée que la solution se trouve là, dans la multiplication, à l’échelle mondiale, de ces petits gestes qui, je l’espère, feront tomber l’économie capitaliste telle que nous la connaissons. Je sais bien qu’il s’agit du combat de David contre Goliath et que je m’illusionne probablement quant à notre capacité à modifier nos comportements, mais j’aime bien me dire, quand je refuse la bouteille de plastique qu’on me propose, qu’il y en aura une de moins dans le ventre des requins (notons qu’il faut ici prendre ce mot dans ses sens propre et figuré), que quand j’use une paire de chaussures jusqu’à la corde, je sauve un peu de matière première, que quand je plante un arbre, il aidera peut-être quelqu’un à respirer, que quand je m’interdis d’aller observer les baleines, il y aura dans le fleuve Saint-Laurent une baleine qui respirera mieux aussi, que quand je me rends dans trois endroits différents pour y déposer mes piles usées, mes cartouches d’encre vides et mes appareils électroniques désuets, je ne me déplace pas en vain. Tout cela est bien peu, je sais, mais je m’efforce de penser addition, multiplication, force du nombre.

Quelle est votre meilleure ou votre pire expérience de la gastronomie française ?

Ma meilleure expérience a eu lieu ici, dans la région de Lyon, je ne me sais plus exactement à quel endroit. Je me souviens seulement que nous étions reçues, l’amie avec laquelle je voyageais et moi, chez l’amie d’un ami, qui habitait dans les montagnes et nous avait servi un poulet à la crème aux morilles digne des dieux. Je ne mange plus de viande depuis de nombreuses années (ce qui me pose quelques problèmes dans la région lyonnaise…), mais le souvenir de ce poulet d’une rare tendreté fait partie de ces expériences qui me mettent l’eau à la bouche chaque fois que j’y repense.

Mon pire souvenir n’est pas un souvenir gastronomique à proprement parler, mais il se situe durant le même voyage. Nous avions, mon amie et moi, un budget très limité, pour ne pas dire dérisoire, et je me rappelle qu’un soir (nous étions cette fois dans la région de Nice), mon ventre criant famine, j’avais gratté la peau d’une banane jusqu’à ce qu’elle en devienne quasi transparente afin de ne pas en perdre une bouchée.

Votre livre de chevet en ce moment ?

J’ai plusieurs livres de chevet et j’alterne mes lectures selon mon état de fatigue et mon humeur du moment. Il y a donc plusieurs livres sur ma table de chevet, dont De préférence la nuit, un recueil de chroniques sur le jazz de l’écrivain et animateur de radio québécois Stanley Péan, Au dieu inconnu, un roman de John Steinbeck, un album d’autoportraits de photographes, pour les soirs où je suis épuisée, le plus récent roman de Luc Lang, La tentation (superbe), que je viens de terminer mais que je laisse traîner un peu, pour que l’image du sublime cerf à seize cors qui figure au centre du récit demeure imprégnée en moi, etc.

Interview réalisée le 10 mars 2020


Un mot de l'équipe Quais du Polar :

"L’annulation du festival a été un peu difficile à encaisser moralement. Mais c’est finalement un moindre mal vu le contexte, tout le monde est logé à la même enseigne et la situation est compliquée à tous les niveaux. Cette période difficile pour tous est évidemment propice à la lecture, qu’il faut en profiter pour découvrir de nouveaux auteurs et ne pas oublier de soutenir les libraires indépendants dès que la situation le permettra à nouveau. Nous mettons en ligne sur notre site internet et nos réseaux sociaux des informations sur le polar, des jeux et des idées de lecture pour faire passer le temps et l’annonce des lauréats de nos prix se fera virtuellement, mais à la date prévue, sur tous nos réseaux le 3 avril".

https://www.quaisdupolar.com/

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Annonce - Quais du Polar

Malgré la situation, nous avons décidé de vous faire vivre cette année le festival autrement et de proposer une édition virtuelle de Quais du Polar. ✨ Rendez-vous comme prévu du 3 au 5 avril avec des contenus inédits des auteurs, vidéos, lives, textes, photos, des sélections musicales, des jeux et de nombreuses surprises. La bonne nouvelle, c'est qu'il n'y a pas de limite de places et que tout le monde est convié. 😏 Le planning sera publié sur le site de Quais du Polar le 31 mars à 14h ➡️ https://www.quaisdupolar.com.

Publiée par Quais Du Polar

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